Gilda et Yves, les amoureux du moulin

A eux deux, ils ont plus d’un siècle de vie commune dans le quartier de Chaoué.  Dés les premiers instants de notre rencontre, on sent dans le regard pétillant de Gilda et Yves, que ces deux là s’aiment, probablement comme au premier jour. Ils adorent aussi leur quartier : Chaoué, c’est leur vie.

Fin des années 50, Le Mans, comme toutes les grandes villes, souffre d’une grave crise du logement. La France n’est pas encore reconstruite, quelques années après la fin de la 2ème guerre mondiale, la modernisation agricole vide les campagnes de ses habitants, le début de la décolonisation en Afrique se manifeste pas des centaines de « rapatriés » qui gagnent la Métropole.

Gilda et Yves ont la chance de ne pas vivre comme beaucoup de Manceaux dans un logement insalubre. Eux, logent avec leurs deux premiers enfants (ils en auront 4) chez les parents d’Yves. « Une cohabitation difficile », résume Yves. « Papa travaillait de nuit, le jour il ne fallait faire aucun bruit, c’était très difficile, notamment avec les enfants en bas âge », décrit-il.

Les « Zuppiens » débarquent

Comme beaucoup, ils ont attendu pendant longtemps pour pouvoir avoir un « chez soi » à eux, être indépendants. Miracle en 1961 ! La Zone à urbaniser en priorité d’Allonnes naquit. Sortis de quasiment nulle part – Allonnes était alors un village – 3 immeubles se dressent désormais au milieu des champs. Grâce au soutien de l’employeur d’Yves, électricien à l’hôpital psychiatrique, basé alors au Mans, la famille accéda à « un appartement avec un confort inégalé ».

C’est en septembre 1961 qu’ils emménagèrent au bâtiment A, situé rue Emmanuel Chabrier. « Qu’est ce qu’on était heureux, on allait pouvoir faire ce qu’on voulait ! », s’exclame Gilda, pour qui, ce moment est un des plus grands moments de sa vie.

Comme eux, « des dizaines de familles emménagèrent progressivement ». En effet, en l’espace de 3 mois, 609 ménages s’installèrent. Parmi eux, nombre de collègues d’Yves, mais aussi des ouvriers pour les grosses entreprises industrielles du Mans, dont Renault.  La population d’Allonnes doubla.

« On était dans la gadoue, tout était en chantier », se souvient Gilda. « L’avenue du Général de Gaulle était un chemin tortueux, il y avait des grues partout, pas de trottoirs, pas de routes » ajoute Yves. « Mais cela ne nous dérangeait pas vraiment, nous étions si heureux », insiste Gilda

Tout était à inventer

Dans cette ville nouvelle qui croit à vitesse grand V, les services à la population étaient quasiment tous absents.

Il a fallu tout improviser. Pas de commerces non plus : « un camion épicerie passait plusieurs fois par semaine, et ce pendant plusieurs années », raconte Gilda, ajoutant « on faisait la queue dans le froid, la pluie, le vent ». Il faudra attendre juin 1964 pour que s’ouvre le centre commercial.

Peu ou pas de services publics aussi. Le bureau de Poste ? « Il y en avait un au Vieux bourg, et une permanence d’une heure au bâtiment A ». L’école ? « Un préfabriqué, là où il y a désormais Les resto du cœur », décrit Yves. La mairie ? « Elle se situait sur la place de l’église, à l’emplacement actuel, il y avait un calvaire ; sur le mail une maison ». Les transports collectifs ? « Pour aller au Mans, il y avait un car de la compagnie privée STAO qui passait 3 fois par jour ». Les activités ? « A part, les JSA, qui s’entrainaient sur un terrain vague, et les KD qui défilaient de temps en temps… je n’ai pas souvenir qu’il y avait autre chose », se remémore Yves. « Les enfants jouaient en bas, sur les innombrables terrains vagues… », ajoute Gilda.

« Nous étions encore en pleine campagne, il y avait encore des champs partout, de la vigne, des fermes, le moulin tournait encore », résume Yves, pour expliquer cette inorganisation.

« Une ambiance de village »

« Petit à petit, notre petit quartier devenait grand ». Mais jamais n’est né chez eux de sentiment d’oppression, devant tous ces immeubles qui poussaient comme des champignons. « La joie était toujours présente, tout le monde se disait bonjour, s’entraidait, se respectait ; les mamans allaient ensemble chercher les enfants à l’école, on prenait le café à la maison, les enfants jouaient à la maison, chez les voisins, la salle à manger était une grande salle », raconte Gilda, qui était alors femme au foyer. « On allait souvent pécher, se promener », ajoute Yves, et de se souvenir que « les Portugais défilaient joyeux dans le quartier, chaque nouvel an, après leur arrivée dans le quartier dans les années 70/80 ». « Il y avait aussi chaque année une fête foraine en avril et à la toussaint ».

« On vivait dans une ambiance de village », résume Gilda.

« Ici, on s’entend avec tout le monde »

Nullement, nous ne ressentons de la nostalgie dans les propos d’Yves et Gilda. Malgré l’évolution de la société, du chômage et son lot de misère et désœuvrement, « l’ambiance de l’époque n’est pas totalement révolue ».

Certes au bâtiment A, après 25 ans de vie collective heureuse, ils vécurent une période difficile avec des voisins indélicats – qui les a contraint, ainsi qu’une 1ère phase de rénovation, à emménager en 1986 au 7 rue du Moulin de Chaoué. Mais ils savent qu’aujourd’hui encore, ils peuvent toujours compter sur leurs voisins, « les voisins savent aussi qu’ils peuvent compter sur nous » tient à ajouter Gilda. « – jeunes et moins jeunes – la voisine marocaine partage souvent avec nous une assiette de couscous qu’elle ramène à la maison » est heureuse de nous dire Gilda.

« La confiance règne entre nous et nos plus proches voisins nous laissent les clés de leur boîte aux lettres lorsqu’ils partent en vacances »

Est-ce le sentiment partagé par les dizaines de pionnés d’Allonnes vivant encore dans la ZUP ? La vie heureuse au bâtiment 7 avec sa vue à 180° sur la Sarthe, la campagne et le Mans, n’est-elle pas qu’une exception dans la ville nouvelle des années 60 ?

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