Yvon Luby, le poing levé et la main tendue

Yvon LubyYvon Luby a toujours aimé écrire, mais n’a jamais eu l’intention de porter témoignage lui-même de ses activités, en signant ses mémoires, comme beaucoup de ses pairs. Modeste, il n’a sans doute pas pensé que toutes ses années consacrées au service d’Allonnes et du Parti communiste français (Pcf), valaient la peine de faire l’objet d’un ouvrage dont il serait l’auteur. Et pourtant…

Quand on pense à Yvon Luby on ne peut que se remémorer cette citation de l’écrivain et essayiste politique Jean-Richard Bloch : « Chaque époque crée son type d’aristocrate, de chevalier. Les hommes ne vont pas le chercher dans la classe dominante, mais dans la classe montante. Non pas chez les triomphants, mais chez les militants. Il sort non pas d’entre les superbes, mais d’entre les humbles. »

L’instituteur breton

Les sympathies qu’attire celui qui a été maire d’Allonnes pendant trente et un ans viennent en premier lieu de son abord courtois. Ses multiples fonctions et ses succès ne l’ont jamais transformé en homme orgueilleux, nous disent ses proches. Il n’est cependant pas dénué de l’assurance de sa valeur, mais il ne la perçoit pas aux dépens des autres. L’absence de surestimation de lui-même, la simplicité souriante de ses manières, son grand sens de l’humour, sa fidélité et son intégrité lui valent toujours l’estime et les faveurs d’un large public.

Breton de naissance, Yvon Luby, passe sa jeunesse à Rospez, un village des Côtes d’Armor dans lequel son père était instituteur. Ses racines bretonnes, il les a retrouvées à plein temps depuis son retrait de la vie publique en 2011.

Fraîchement diplômé de l’École supérieure de commerce de Nantes, il décide, par amour, en 1954, de suivre sa bien aimée, Maryvonne, jeune institutrice nommée en Sarthe. Finie pour lui la carrière commerciale. À 23 ans, il devient instituteur. Le jeune couple s’installe à Douillet-Le-Joly, situé dans le canton de Fresnay-sur-Sarthe. Mais, dans ce coin perdu de la Sarthe, le métier ne le passionne pas vraiment : « Je préférais aller pêcher la truite qu’enseigner », se plait-il à raconter avec un grand sourire.

Le tournant dans sa vie sociale

Un autre destin l’attendait. « Tu mérites mieux que rester ici, tu pourras être un jour maire, dans un endroit politiquement plus propice », lui prédit son inspecteur scolaire, sympathisant communiste. Il est vrai que dans ce secteur conservateur de la Sarthe, l’avenir politique du jeune Yvon était quelque peu compromis.

C’est en 1956 qu’il rejoint le Pcf, c’est un tournant dans sa vie sociale. « Une nuit, j’ai tapé à la porte du responsable local, l’un des seuls adhérents du secteur, en fait. C’était visiblement aussi la première fois que quelqu’un venait spontanément adhérer chez lui ». Sa première action militante n’a pas été des plus encourageantes : « Devant l’usine du secteur, les ouvriers nous crachaient dessus, tellement ils avaient peur des communistes ».

Finalement, six ans plus tard, Maryvonne et Yvon Luby sont nommés à Allonnes. Nous sommes en 1962, la ville commence à sortir de terre : « Il y avait trois bâtiments. Nous habitions dans le A ». Yvon Luby fait sa rentrée dans la nouvelle école Victor Hugo, dont les travaux viennent à peine de s’achever. Il y enseignera pendant plusieurs années.

L’homme et le politique ne font plus qu’un

Très vite, il s’investit dans le milieu associatif, en fondant, notamment, l’antenne locale de la Confédération nationale du logement (Cnl) et en participant à l’association des parents d’élèves. Il prend aussi naturellement contact avec les adhérents du Pcf, au nombre de quatre, alors. Dans « cette terre de mission », désormais, chez Yvon Luby, l’homme et le politique ne font plus qu’un. « Je militais tout le temps, j’étais passionné par cela », raconte-t-il. Après le travail, tous les soirs, tous les week-ends, ou presque, il monte et descend inlassablement les escaliers des immeubles nouvellement construits, afin de rencontrer les locataires et les inviter à lutter.

« Il y avait tout à construire dans cette ville nouvelle. Les routes n’étaient pas faites, il n’y avait pas de commerces, pas véritablement de transport entre Allonnes et Le Mans… ». En fait, l’État, qui avait dessiné de toute pièce, à Paris, dans des bureaux feutrés, cette ville, qu’il qualifiait de Zone à urbaniser en priorité (Zup), l’avait très vite laissé tomber, oubliant de construire les infrastructures et services publics nécessaires.

Le Pcf multipliait les pétitions, manifestations et adhésions. « En l’espace d’un an, nous sommes passé à 200 adhérents », se souvient celui qui a chevillé au cœur la défense contre l’injustice. Le combat contre le monopole de la compagnie de transport Stao et son unique trajet quotidien pour le Mans est l’un des plus mobilisateurs : «  La municipalité de l’époque, avec comme maire Georges Garnier, disait qu’il n’était pas possible d’obtenir une ligne de bus régulière. On a pourtant continué à revendiquer, en demandant à ce que le contrat d’avec la Stao soit cassé, et que le réseau du Mans nous desserve ». Ce sera aussi auparavant la lutte victorieuse pour le creusement du lit de la Sarthe, après les inondations de 1966 qui isolèrent Allonnes du Mans.

« L’Union de la gauche » avant l’heure

A la fin des années 60, le secrétaire départemental du Pcf, Robert Jarry, futur maire du Mans de 1977 à 2001, lui demande de poser sa candidature aux élections municipales d’Allonnes, lui affirmant que « cette ville peut-être conquise ». Yvon Luby est tout aussi convaincu que la victoire est possible. C’est en 1971 qu’il décide ainsi d’affronter pour la première fois le suffrage des électeurs.

Trois listes sont alors en concurrence. Ses camarades communistes tendent la main aux socialistes, c’est « l’Union de la gauche », avant l’heure. Elle porte la liste qu’il conduit largement en tête au 1er tour, avec 40% des voix. Georges Garnier et les siens arrivent seconds. En troisième position se situe une liste dite « centriste ». Celle-ci ayant annoncé avant le 1er tour qu’elle fusionnerait avec la liste arrivée en tête, Yvon Luby et ses colistiers sont confiants en la victoire au second tour. Hélas, « les centristes » trahissent leurs engagements, en se maintenant.

C’est in extrémis, « deux minutes avant la clôture, qu’on a déposé notre liste. Tout avait été fait donc pour qu’on ne puisse être présents au second tour ». Yvon Luby fait là sa première expérience des viles manœuvres politiciennes et échoue à devenir maire. Quatre élus de gauche siègeront dans l’opposition à cette majorité de droite et de centre droit, conduite par Gabriel Paillereau.

Une opposition constructive

Les élus de gauche multiplient les combats politiques avec les Allonnais. « Mais, nous étions une opposition constructive, on ne rejetait pas tout », insiste Yvon Luby. Mais, ils étaient intransigeants face à l’inertie de la municipalité vis-à-vis des renoncements de l’État dans l’achèvement de la construction de la Zup et du quartier des Hautes-Métairies. Une fois de plus, la ville choisit la voie dangereuse de la multiplication des emprunts et des hausses d’impôts.

Les Allonnais se trouvent financièrement étranglés. Les militants communistes décident de les aider à monter des dossiers individuels d’exonération de leurs impôts locaux : « Nous faisions des permanences au centre socioculturel. Il y avait des queues de 200 à 300 mètres ». Ce combat a lui aussi été gagné : « Tout le monde a pu obtenir des exonérations ». Les militants de gauche avaient aussi massivement investi le milieu associatif. « On organisait des banquets dans les quartiers, on distribuait de la nourriture gratuitement aux enfants de chômeurs, on s’occupait du centre de loisirs… ».

Les Allonnais sont en liesse

Le rassemblement des Allonnais est cette fois-ci pleinement en marche pour un changement de majorité en 1977. Malgré une campagne électorale assez tendue, dans cette période des années Giscard, l’équipe de Gabriel Paillereau ne s’attend pas à être battue. « Il n’a rien vu venir », se rappelle malicieusement Yvon Luby, comme si l’affrontement de ces deux personnalités s’était déroulé dimanche dernier. « Le soir du dépouillement, Gabriel Paillereau est arrivé derrière le dernier de ma liste, on a gagné presque tous les sièges ». En effet, la liste d’Union de la gauche obtient un score de 66%.

Par centaines, les Allonnais sont en liesse. Pour la première fois en Sarthe, une ville sera dirigée par un maire de gauche, et de surcroît, communiste. C’est un véritable coup de tonnerre, qui se propage jusqu’au Mans : « Notre victoire a incontestablement aider à la victoire de notre camarade Robert Jarry au Mans, le dimanche suivant », analyse Yvon Luby.

La ville était au bord du gouffre

À son arrivée aux affaires, le nouveau maire découvre pleinement l’état catastrophique des finances de la ville : « La ville était au bord du gouffre, les écoles, les salles, les structures sportives… tout était payé à crédit et les traites devenaient monumentales ». Une nouvelle augmentation des impôts locaux, de 43% cette fois-ci, aurait du s’imposer. « Ce n’était pas possible, les Allonnais n’en pouvaient plus, c’est pour cela qu’on a fait un budget en déséquilibre ». Allonnes sera la première ville à réaliser cet acte politique « de rébellion », comme aime à le qualifier Yvon Luby.

Le préfet est furieux, car cela est totalement illégal. « On n’avait jamais vu cela en France. Je ne vous dis pas les ennuis que ça m’a causés ». Mais le maire ne cède pas, obligeant le préfet a demandé au gouvernement que l’État apporte son soutien financier à la ville (en fait, qu’il respecte ses engagements pris au moment où il décida de la création de la Zup). Des responsables du ministère des finances sont dépêchés à Allonnes. « Ils sont arrivés à la même conclusion que nous : la ville ne peut pas s’en sortir sans la solidarité nationale ».

Les aides sont ainsi arrivées. Elles ont permis d’équilibrer et payer tout ce qui était du : les banquiers et le personnel. Seul le projet d’une église moderne a été abandonné, « d’ailleurs, le curé n’en voulait pas non plus, il m’avait dit « il ne faut pas la faire, je n’arrive même pas à remplir celle du bourg ».

Le premier plan de réhabilitation

Yvon Luby, maire et conseiller général depuis 1979, reste un homme de combat, toujours le poing levé et la main tendue, et pas un simple gestionnaire. Et des luttes, il en mènera beaucoup pour et avec les Allonnais. Dans ce premier mandat, c’est surtout « la lutte pour s’en sortir et pour la justice », et pour les navettes de bus de la Setram « qui sont enfin arrivées en 1978, brisant ainsi le monopole de la Stao ».

Ce sera aussi le soutien aux luttes des locataires contre les malfaçons, jusqu’à obtenir à la fin des années 80 un premier plan de réhabilitation, co-construit avec les locataires, par la mise en place d’un conseil de réhabilitation. Pour Yvon Luby, « ce ne doit pas être les seuls technocrates et techniciens qui ont à donner leur avis, mais aussi et surtout les locataires ». Des délégués sont élus dans chaque cage d’escalier. Chaque locataire reçoit en plus la visite d’élus et de techniciens pour examiner individuellement les réhabilitations intérieures et extérieures. Ce qu’on appelle aujourd’hui la démocratie participative est déjà alors en marche à Allonnes. « Notre démarche était  révolutionnaire pour l’époque ».

Grâce à la participation massive des Allonnais, les halls des immeubles sont aménagés, nombre d’appartements réagencés, des F5 sont transformés en F3 et F2. Quelques années plus tard, Yvon Luby sera aussi à l’origine de la vaste rénovation urbaine, toujours en cours actuellement. Ses mandats sont aussi marqués par la création des zones d’habitation de Beausoleil et du Broussil.

Changer l’image d’Allonnes

Il y aura aussi le combat pour la création d’un lycée. « Nous étions une ville de 15 000 habitants et nous n’avions pas de lycée. C’était profondément injustice. On exigeait un lycée d’enseignement général ». Plusieurs manifestations sont organisées. « Une fois, on a été plus de 2 000 manifestants, on a bouché la rue de Spay. ». Une fois de plus, Allonnes a été déterminée, elle n’a rien lâché de sa combativité, et a fini par gagner.

Le développement économique de la commune était aussi une des préoccupations majeures d’Yvon Luby. Les Allonnais traversaient la rivière, pour aller travailler à Arnage et au Mans, car il n’y avait pas une entreprise ici. « J’ai rencontré tous ceux qu’il fallait côtoyer pour que des entreprises s’installent sur le territoire, il a fallu se battre contre le Mans, qui captait toute l’activité économique ». La première sera le supermarché Leclerc, puis ce sera la création des zones du Vivier en 1984 et Monné dans les années 90.

Yvon Luby et ses équipes successives, c’est aussi un développement extraordinaire de la culture. « Permettre l’accès de tous à la culture est fondamental pour le développement du bien-être des habitants », insiste-t-il. « Notre action pour la culture avait aussi pour but de changer l’image d’Allonnes, considérée comme une cité dortoir ».

Pour atteindre ces deux objectifs, une fois de plus, le premier magistrat décide de faire confiance à des personnes de valeur, « à tous ceux qui avaient vocation à développer le travail culturel qu’il voulait. Ils l’ont fait avec passion, à partir du moment où on leur a donné la liberté de créer ».

Se fondent le théâtre de Chaoué, avec Pascal Larue, et les ateliers d’arts plastiques, avec Rémy Leguillerm, « que j’ai débauché du collège Kennedy » où il était enseignant. On lui doit aussi notamment le pont devenu « Arc-en-ciel ». Se développent aussi l’école de musique et « la musique actuelle », au centre social, au début, puis, après, par la création de l’Excelsior, avec Gérard Lantier, l’arrivée de la Péniche, que « j’ai trouvée à Nantes » (Allonnes infos n°174). « Elle a longtemps été considérée comme « ma danseuse », j’ai été beaucoup critiqué pour cela, mais, maintenant, tout le monde la reconnait comme faisant partie de l’identité d’Allonnes » et d’ajouter : « Elle a permis à des jeunes musiciens qui n’avaient pas accès aux grandes salles de se produire. Beaucoup sont aujourd’hui connus ».

« Avec tolérance, toujours tenir bon, toujours lutter ! »

Des différents mandats d’Yvon Luby, on pourrait aussi s’attarder sur la création du Pôle petite enfance, du foyer Jean Duchesne, du gymnase Jean Launay, du boulodrome, de l’hôpital gériatrique, du collège Le Marin, de l’école Paul Langevin, de la maison médicale, des passerelles de Chaoué et du boulevard d’Anjou, de l’agrandissement des jardins familiaux…

Tous ces combats pour Allonnes, Yvon Luby insiste une nouvelle fois sur le fait qu’ils auraient été vains sans les Allonnais et son entourage proche. Nombreux sont les hommes qui ont marqué celui que ses collègues du conseil général – de droite, comme de gauche – qualifiaient de « vieux sage ». « Ils m’ont beaucoup appris », dit-il humblement. « Mais s’il faut n’en citer que quelques uns, je pense à Jean Duchesne, qui m’a beaucoup conseillé. Jean était un syndicaliste qui réfléchissait énormément ». Jean Bouleux l’a beaucoup frappé aussi. « Quand je n’étais que militant, je me bagarrais avec lui, il était syndicaliste Cfdt. Puis on est devenu très copains, et il a fini d’ailleurs par adhérer au Pcf… ». Et de citer encore, Roger Apollinaire, qui était son adjoint à l’urbanisme pendant ses trois derniers mandats.

Pour celui qui garde toujours intact son humour légendaire, sa plus grande réussite pour Allonnes  est d’être parvenu, au cours de ses trente et un ans de mandat, à faire travailler les Allonnais ensemble. « Pas suffisamment, peut-être, mais je n’ai jamais fait un projet sans leur accord ».

Et de rappeler qu’en politique, « il faut savoir prendre le temps avec les gens » et qu’il est important dans la vie de tout citoyen de ne rien lâcher de ses convictions : « Avec tolérance, toujours tenir bon, toujours lutter ! ». On reconnait bien là le communiste et le marin, qu’il est et restera toujours.

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